jeudi 27 mai 2010

"CHEZ BACCHUS"

Pièce de Théâtre jouée au "théâtre du SEL" à Sèvres, le 20 novembre 1997, par la troupe "Les planches de Sèvres". Pièce parue en livrets offerts.


















PRESENTATION:
Dans un restaurant, l'éclairage d'un spot permet d'écouter les discussions successives des différentes tables.


Table 1 : un couple marié, commun
Table 2 : un couple distingué en rendez-vous galant
Table 3 : un groupe d'amis
En salle: un serveur et des clients complices
Au bar: un barman et divers clients accoudés



joint aux spectateurs: un lexique des termes oenologiques



Table 1
( le serveur accueille le couple à la porte d'entrée)

Serveur: Madame, Monsieur de Rothschild, je vous souhaite la bienvenue, vous desirez une table?

Mr: (récalcitrant) Non, un simple fût de chêne et deux barriques suffiront pour trôner dans votre humble domaine

Mme: Ne soit pas acerbe, Philippe, c'est trés néfaste un tel excés d'acidité et d'apreté.

S: Préfereriez- vous être situés sur les côteaux méridionaux ou septentrionaux, le climat est tempéré sur l'ensemble du lieu, mais les côtes sud de la terrasse sont marquées par un ensoleillement remarquable et trés favorable pour éviter les "fermentations trop aigres"

Mme: Alors, plein sud!




Table 2
(couple déjà installé à table; la femme est attendrie et l'homme est distant)

Mme: Monsieur Pétrus, aussi charmée et flattée que je puisse l'être par votre invitation et par ce bouquet dont j'apprécie les caractéres odorants, rappelant aussi bien la végétation que la venaison; je me dois de vous dire que vous me trouvez quelque peu mal à l'aise, ne réussissant à découvrir vos intentions.

Mr: Mme Cliquot...

Mme: Mon véritable patronyme est Madame Veuve Cliquot, mais appelez-moi Mumm comme tout le monde!

Mr:(prenant son verre) Madame, sans trop d'analyse sensorielle, il est vrai que j'aurrai peine à vous décevoir par des mots trop légers, trop gouleyant, peine à voir pétiller vos yeux, et voir une goutte y naitre.
(il regarde le verre, puis pratique les differentes phases de la dégustation tout au long de la scène) Sachez qu'une femme, à mon goût, de quelque millésime qu'elle soit, sous l'appellation contrôlée qu'elle se donne, et aussi limpide que soit son jeu, peut faire mousser un homme sans même avoir pris le temps de le regarder, le humer et le goûter afin de le définir. Mais c'est normal, un homme est trop agressif, trop corsé, pour le nez fin feminin. Tandis que le capiteux d'une femme attise toutes les nuances des définitions: la robe est généralement ample, la teinte est gorgée de soleil, aux reflets d'un rubis ambré ou d'un jaune paille doré.

Mme: Merci...

Mr: On peut distinguer parmi les atouts (regardant le verre mais parlant des femmes ou du vin) les jambes qui par leur longueur et leur épaisseur définissent le gras de la cuisse.

Mme: Mais!!!...

Mr: Quant aux volatiles parfums et odeurs secondaires définis par les analyses olfactives et rétro-olfactives c'est tout le charme de la personnalité qui se divise en plusieurs notes. Aprés s'être répandu sur la complexité du nez et de toutes ses utilisations particuliéres et dérivées, l'homme analysant le sujet présent, peut évaluer sa franchise et sa finesse, sa race et sa typicité, on peut enfin consentir à s'en emplir la bouche. Là, chacun a sa méthode. Les uns mâchent, les autres s'en gonflent les joues pour bien en faire profiter les gencives tout en faisant tournoyer la langue comme de bien entendu. Certains émettent une sorte de gazouillis en aspirant de l'air, mais tous se livrent à d'étranges mimiques des yeux, des mandibules et des lévres

Mme: Chaque chose en son temps, s'il vous plait monsieur

Mr: La deuxième tentative, c'est à dire la deuxième gorgée, sera consacrée à l'appreciation tactile de l'attaque, du soyeux, de l'astringence et de l'acidité. La troisième permettra finalement d'en soupeser les arômes par rétro-olfaction, autrement dit en dégustant les odeurs corporelles et naturelles qui s'infiltrent dans les fosses nasales par le fond de la bouche. On parle alors de rétro-finesse et de rétro-élégance. Une quatrième escapade peut encore être necessaire pour juger la fin de bouche et se faire une opinion sur l'équilibre général de la personnalité.


Table 1:

Mr, (assis à table, un verre à la main, s'adresse à sa femme ):
- Vous voyez ces larmes qui coulent (montrant les larmes de vin), ce sont les larmes du vigneron meurtri par les angelures obtenues en avril à la novaison en période de binage des vignes pendant qu'il allumait les centaines de braseros protegeant et surveillant les vignes contre les gelées du printemps.
Ce gras sur les abords du verre, c'est un peu de la sueur des vendangeurs qui sous le soleil de septembre ont cultivé leur lymbago et se sont brisés les reins.
Ces disques sur la surfaces du vin, c'est comme la découpe net d'un tronc de cep, les disques vous racontent l'histoire du vin à travers les ages et ses moments passés en sa compagnie . Depuis l'arrivée des Phocéens à Massilia avec les premiers cépages, les orgies romaines où le vin avait un rôle divin, parallèlement à son rôle de breuvage sacré chez les druides gaulois, ces disques parlent aussi des mauvais moments tel que le Phylloxera Vastratix qui anéanti 80% du territoire viticole français, des régions trop préférées délaissant d'autres terroirs, les domaines exterminés par les mobilisations générales aux guerres sans retour des propriétaires, les cépages éteints par l'homme comme des ethnies réfusées, des couleurs de vins preférées comme un choix politique, de grandes familles tels que les Rothschild ou Perrier-Jouët démultipliées par les mariages des descendances à travers les siècles.
Quant au dépot dans la bouteille c'est la générosité sédimentaire mais également gustative du bois des fûts de chêne, changés chaque année dans les grands châteaux bordelais. C'est aussi et surtout le tanin, cette substance organique issu des rafles et pédicelles de la grappe, c'est à dire des tiges, procurant un goût rapeux au vin comme si on le mâchait, maîtrisant le corps du vin.


Table 2

Mr: Comprendrez-vous mes dires, madame, si je vous informais que le Panurge de Rabelais, lui, consultait l'oracle de la dive bouteille en vue de prendre femme, et que d'autres sous pretexte de chanter et choyer leurs muses,ne dédaignaient pas de louer Dionysos aux goulots grecs et d'honorer Bacchus chez les romains.

Mme : Certes monsieur mais votre image sur les femmes, et d'autant plus sur les femmes-oenologues, reste bien dépourvue de connaissances et de moralité, je trouve que vous nous sous-estimez ; sachez que jadis dans les petits soupers royaux, si largement arrosés, la Marquises de Pompadour disait du vin galant : "le champagne garde les femmes belles et plus belles aprés boire...". Ce qui n'empêchait pas les railleurs de brocarder sous cape: "la sauce fait passer le poisson" la marquise en effet etait née poisson. Aujourd'hui, le verre en main et l'oeil malicieux, les filles dans le vent ne proclame plus avec Georges Sand "boire du Champagne, c'est aimer déjà".Sachez que les femmes apprécient de plus en plus le bon vin et savent le faire aimer à la française:"avec mesure pour le plaisir" Durant toute l'histoire, les civilisations eussent été differement marquées si la femme n'avait pris fait et causes pour le vin: Dans la vieille Egypte, les reines faisaient les vendanges au milieu des esclaves et Cléopatre qui veillait aux celliers royaux, aimait à puiser aux amphores en compagnie d'Antoine.

Mr: Ah...

Mme: En France , dès les premiers règnes , le vin fut de toutes les réjouissances du palais, de celles de la chevalerie et des cours d'amour. Lorsque Blanche de Castille voulait punir Saint-Louis, elle le privait de vin et ne lui donnait que de la cervoise. Jeanne d'Albret approuva qu'à peine né, celui qui devait devenir Henri IV le Grand, eût les lèvres mouillées de quelques gouttes de Jurançon.En 1914 , les Poilus se délectaient à vider le verre tendu par la Madelon. Aprés cela, Colette la Bourguignonne, chantre des vrilles de la vigne, s'écria dans un de ses ouvrages:"Tant que la vigne pousse, pousse, je ne dormirai plus". En notre siécle , il y a de belles choses au monde, mais il en existe encore deux de merveilleuses en notre patrimoine, à vous monsieur d'avoir les yeux assez grands et le coeur assez modeste pour voir de quoi et de qui il sagit.


Serveur (monologue à haute voix): Moi, je dois dire que l'alcool libére tout de même plus vite les pulsions qu'il ne libère les tables de restaurant


Table 3: Des amis philosophent et citent dictons, citations et proverbes

Mr A: Boire ou ne pas boire du vin? C'est là toute la question! Y-a-t'il de noblesse d'âme à mouiller de vin nos papilles gourmandes que de grandeur barbare à noyer d'eau les feux de notre luette? A ce dilemme shakespearien, je répond que l'homme est supérieur à l'animal en ce que, grâce au vin, il est la seule créature à boire sans soif.
Boire du vin! Ce que le scientifique Pasteur a défini comme la plus saine et la plus hygiénique des boissons.
Boire du vin! Par ce geste raisonné, s'élever au dessus de la condition humaine et par ce geste naturel, mettre fin aux mille tortures qui sont les legs de la pépie et faire de chaque gorgée la fête sensuelle du goût au même titre que chaque peinture aperçue voudrait être la fête sensuelle de la vue, chaque musique écoutée la fête sensuelle de l'ouïe.
Boire du vin pour honorer Dieu car il a le pouvoir d'emplir l'âme de toute vérité, de tout savoir et philosophie car à force de boire le vin refait de l'homme ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, l'ami de l'homme, restant dans les mots de Baudelaire qui disait "Quiconque a eu un remord à apaiser, un souvenir à évoquer, une douleur à noyer, un château en Espagne à bâtir, tous enfin vous ont invoqué, vous, Dieu mystére caché dans les fibres de la vigne"

Mr B: c'est de la misére en bouteille

Mr C: Mais c'est tout de même pas la mer à boire

Mr A: oui mais trop boire noie la mémoire surtout que toi, tu en a plus bu qu'on ne t'en a verser

Mr B: a bon vin point d'enseigne

Mr C: n'oublions pas cher amis que le vin est le lait des viellards

Mr A: vieillard toi même

Mr B: oh dans tout les cas : injure de vin aisement s'oublie




En Salle

Un homme est face au public et boit un verre prestement

Un complice dans le public l'interpelle: Monsieur, quand on a l'honneur de se faire servir un tel vin, on prend son verre avec respect, on le mire, on le grume, on le hume, puis, l'ayant reposé, on en parle!

Un autre complice prend la parole: Tout à fait! Essayez donc, monsieur, devant nous d'élucider la dégustation hédonistique, en liant intimement la simple mais essentielle notion de plaisir ou de déplaisir, et si possible, attardez-vous quelque peu sur la dégustation analytique employée par les professionnels oenologues, sommeliers, vignerons, et autres critiques, qui eux, contrairement à vous, savent étudier, analyser, décrire, définir, juger et classer pour établir un bilan organoleptique général du vin. Ceci est un vaste programme, mais est-il à votre portée?


L'homme: Monsieur sachez que de ces approximations brillantes et imagées comme une improvisation poétique, tout profane ne retient que le souvenir d'une élégante jonglerie verbale,..de surcroît autour d'un verre pour une dégustation, mais la dégustation est en fait un encerclement progressif et sincére, pour serrer de prés l'insaisissable vérité.
(prenant un verre)
L'analyse visuelle conditionne l'examinateur qui juge d'abord sur la mine , mais l'apparence est parfois trompeuse...On observe la teinte, les nuances, les reflets, l'intensité, la brillance, la limpidité et la transparence ainsi que les phénoméne de la capillarité.
L'analyse olfactive fait appel au sens de l'odorat qu'il convient de développer en le faisant "travailler", à tout moment de la journée, pour capter les odeurs de la vie, en trois temps:
- humer doucement le vin immobile dans le verre, procéder à une légère agitation puis remuer trés fortement de façon discontinue. Cela permet au vin de s'épanouir en laissant deviner ses principaux composants, pour repérer les deux ou trois dominantes sans tomber dans le piège de l'énumération précieuse et ridicule de dix ou quinze arômes
- rechercher alors leur nature: primaire , secondaire, ou tertiaire, et leur famille: fruité, florale, animale, végétale, minérale, boisée, épicée, empyreumatique ou chimique
- conclure en mesurant l'intensité, la qualité et la finesse du pouvoir aromatique. L'analyse gustative nous révéle quatre saveurs fondamentales s'épanouissant sur la langue: le sucré sur la pointe, l'acidité sur les côtés, l'amertume au fond et au centre, et le salé que l'on ne retrouve jamais dans le vin. La persistance aromatique en bouche s'exprime en caudalies, mesure equivalente à une seconde de persistance. Et la structure du vin s'étudie par l'évolution au milieu du palais, exprimée par le corps, le texture, la densité, le volume, et la finesse du grain ,avant d'aborder les définitions finales de puissance, de longueur, et de fermenté. La conclusion fera état de la qualité générale du vin dans l'harmonie, l'équilibre et la finesse, de sa typicité et de sa capacité d'épanouissement, en évoquant les possibilités d'accompagnement à son service.

Complice: Mais , monsieur, ne devrait-on pas être plusieurs pour juger un vin, comme au tribunal pour rendre justice

L'homme: Tout à fait! une cave peut remplacer le tribunal

Complice: Pour bien déguster, il est bon d'avoir du bon sens ou des bons sens?

L'homme: La complementarité serait un atout

Complice: Pour vous la dégustation est un art , un don ou une science?

L'homme: C'est avant tout une merveilleuse école de modestie et d'humilité où chaque dégustateur quelque soit son niveau, doit pouvoir exprimer ses sensations et ses sentiments.

Complice : Vous pensez donc que nul n'est faillible

L'homme : Non je pense simplement que le compositeur dispose d'une oreille interne qui lui permet d'entendre la mélodie naître en lui-même, aussi nuancée, aussi complète que la joue un orchestre. Donc de même, le dégustateur jouit d'un palais interne qui lui permet d'évoquer en lui-même la présence du vin et sa flamme. l'un peut entendre sans écouter et l'autre, goûter sans boire. Talent rare, mais que les amoureux d'une femme , d'une symphonie ou d'un bourgogne, possédent tous, eux qui savent se donner l'illusion intime de la chose aimée. Alors n'hésitez pas : aimez avec ou sans modération, mais sans modérer l'illusoire.
(il termine son verre son verre et sort)







Au bar

Yvan arrive au bar et attend Marc et Serge absent pour le moment

Yvan: Barman s'il vous plait
Barman: Qui? moi?
Yvan: Ben oui , vous êtes bien barman non?
Barman: Euh oui!
Yvan: un verre de vin, s'il vous plait
Barman: Un verre de vin??
Yvan: Ben oui! c'est un peu pour ça que je suis là, j'avais soif alors je me suis dis un bar pourquoi pas, je viens m'assoir au bar et je me dis tiens! je boirais bien un verre, plutôt normal je trouve dans un bar non?

(le barman le sert)(Marc entre au bar)

Marc: Tu as vu Serge ces derniers jours?
Yvan: Pas vu et toi?
M: Vu hier
Y: En forme?
M: Trés, il vient de s'acheter un stock de vin, d'un trés grand vin, pardon... "d'un trés grand cru" et d'un millésime exceptionnel
Y: Ah bon?
M: Mmm.
Y: Et il est bon?
M: Il est rouge!
Y: Rouge?!!
M: Rouge! Imagine -toi une bouteille de forme classique remplie de vin rouge, bouchonnée, avec une étiquette, et une fois versé dans le verre, ça ressemble comme deux gouttes d'eau à un verre de vin.
Y: C'est à dire?
M: Pardon?
Y: Ton verre, comment tu l'as perçu?
M: Ben comme un verre de vin, rouge de surcroit, avec des nuances de rouge dans le rouge et des aspect d'arôme de vin et un goût prononcé de vin rouge
Y: Ah, je vois
M: Maintenant tu vas deviner combien Serge l'a payer
Y: Quel est le domaine?
M: Pétrus. Tu connais?
Y: Non , il est coté?
M: J'étais sûr que tu poserais cette question!
Y: Logique...
M: Non , ce n'est pas logique...
Y: C'est logique, tu me demandes de deviner le prix, tu sais bien que le prix est en fonction de la cote du domaine par rapport à son classement
M: Je ne te demande pas d'évaluer ce vin en fonction de tel ou tel critére, je ne te demande pas une évaluation professionnelle, je te demande ce que toi Yvan, tu donnerais pour une bouteille de vin rouge agrémentée d'une belle étiquette
Y: Zéro centime
M: Bien , et Serge? Articule un chiffre au hasard
Y: Deux cent
M: Ah ah!
Y: Cinq cent
M: Vas-y...
Y: Six ? Sept?
M: Quatre mille balles la bouteille
Y: Quoi?!!
M: Et il en a pris une caisse de douze
Y: Il est dingue!
M: N'est-ce pas?

(leger temps)

Y: Remarque...
M:...Remarque quoi?
Y: Si ça lui fait plaisir... il gagne bien sa vie...
M: C'est comme ça que tu vois les choses, toi?
Y: Pourquoi? Tu les vois comment toi?
M: Tu ne vois pas ce qui est grave là-dedans?
Y: Heu... Non...
M: C'est curieux que tu ne vois pas l'essentiel dans cette histoire. Tu ne perçois que l'exterieur. Tu ne vois pas ce qui est grave
Y: Qu'est-ce qui est grave?
M: Tu ne vois pas ce que ça traduit?
Y: ...Tu veux des cacahuettes?
M: Tu ne vois pas que subitement de la façon la plus grotesque qui soit, Serge se prend pour un "collectionneur"
Y: Hun, Hun...
M: Désormais notre ami Serge fait partie du Gotha des grands "oenologues-collectionneurs"
Y: Mais non!
M: Bien sûr que non. A ce prix là, on ne fait partie de rien
Y: Mais lui le croit
Y: Ah oui...
M: Ca ne te gêne pas ?
Y: Non si ça lui fait plaisir
M: Qu'est-ce que ça veut dire, si ça lui fait plaisir?! Qu'est ce que c'est que cette philosophie du "si ça lui fait plaisir"?
Y: Dés l'instant qu'il n'y a pas de préjudice pour autrui
M: Mais il y a un préjudice pour autrui! Moi je suis perturbé mon vieux, je suis perturbé et je suis même bléssé ,si, si, de voir Serge, que j'aime, se laisser plumer par snobisme et ne plus avoir un gramme de discernement
Y: Tu as l'air de le découvrir. Il a toujours hanté les caves et les ventes aux enchéres de vin de manière ridicule, il a toujours été un rat de caves

(Serge arrive à ce moment)

Serge: Mes amis, je vous ai amené ma derniére acquisition, un bijou à ajouter à ma collection: un Château Pétrus , appellation d'origine contrôlée Pomerol en Bordelais millésime 1945, ce cru est une source de ravissement pour les oenophiles. Se présentant dans une robe exceptionnelle, il se révèle remarquable par son bouquet, aussi élégant que complexe et par son developpement au palais d'une grande subtilité, nous émerveillant par sa densité.
Y (hausse le ton): J'espére que tu plaisantes dans ton enthousiasme, Marc m'a dit le prix , c'est de la folie

(improvisation: l'atmosphére s'échauffe dans la contradiction, le ton monte et tout à coup la discution stoppe net avant l'excés)

M seul (pensant à voix haute): J'aurai dû me taire et finir mon verre, aprés tout qu'est-ce que ça peut me faire au fond que Serge se laisse berner par la viniculture.
Pourquoi faut il que je sois tellement catégorique. C'est si grave. Mais j'aurai pu lui dire autrement, trouver un ton plus conciliant.
Y seul (pensant à voix haute): Quand est-ce qu'on mange, il me saoule avec ses excés de snobisme de fond de tonneau
S seul (pensant à voix haute; tenant un verre de vin à la main): Pour moi il n'est pas rouge, quand je dis pour moi, je veux dire objectivement. Objectivement, il n'est pas rouge. Il a un fond élégant rouge entre rubis et topaze avec des reflets de velour, il a même du violet, il serait simplement rouge de toute façon il ne me plairait pas. Marc le voit rouge c'est sa limite; Marc le voit rouge parce qu'il s'est enferré à l'idée qu'il était rouge. Pourtant en le regardant à la lumiére on en voit des choses, là par exemple on distingue son sol propre à son terroir, et les déluges de septembre balayant les gouttes de rosée matinale encore présente sur la pruine du grain de raisin.
on n'y voit la courbe des collines et l'indication des côteaux des mains des vendangeurs qui selectionnent les grains, et la pluie qui abreuve toujours ces grains, jusqu'à ce que le viticulteur disparaisse du vignoble et retrouve ses chais. C'est un vin qui a franchi l'absolu, comme la passion nous fait oublier le notre.

(dernière Scéne imaginée à partir de la piéce "ART" de Yasmina Roza)




Au bar

Un homme raconte ses délires à un autre:
- J'ai fais un rêve l'autre soir, je me prenais pour le Petit Prince, et je voguais d'une planète à une autre. La planète dont je me souviens le plus, était habituée par un buveur, il était installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines. Je lui ai demandé ce qu'il faisait là
" je bois", me répondit il, d'un air lugubre.
Je lui ai demandé pourquoi il boit.
"Pour oublier", me repondit il
Alors je lui demandé pour oublier quoi, en le plaignant.
"Pour oublier que j'ai honte", m'avoua-t-il en baissant la tête
Désirant le secourir, je m'informais : Honte de quoi?
"Honte de boire!" acheva-t-il avant de s'enfermer définitivement dans le silence
je me souviens être resté perplexe et me suis dis que les grandes personnes sont décidemment trés trés bizarre.

Le Barman parle avec ses clients, d'un ivrogne accoudé à l'autre bout du bar:
- Regardez le lui, le pére Grantaire, il vient tout les jours depuis que son pote Jean Valjean n'est plus de ce monde. Comme vous le voyez là, depuis midi il a dépassé le vin, médiocre source de rêves. Le vin, prés des ivrognes serieux, n'a qu'un succés d'estime. Grantaire lui, est un aventureux buveur de songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entrouverte devant lui, loin de l'arrêter, l'attire Il a laissé de côté les bouteilles et a pris La chope. Cette chope c'est le gouffre. Car quand il veut se remplir le cerveau de crepuscule, il a recours à cet effrayant mélange d'eau de vie, de stout, et d'absinthe qui lui produit des léthargie terribles. C'est de ces trois vapeurs, biére, eau de vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'âme. Quand il en parle il dit que ce sont trois ténébres, que le papillon céleste s'y noie; et il s'y forme, dans une fumée membraneuse vaguement condensée en aile de chauve-souris, trois furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort voletant au dessus de Psyché endormie.
- Et il la boit souvent cette chope, demande un client
- Non uniquement quand il est suffisament en état pour pouvoir la demander